On ne décide de rien - Éric Baret

On ne décide de rien - Éric Baret

www.bhairava.ws, site web d’Éric Baret
Le non sens de la mort, sur Phytospiritualité

Table des matières

Éric Baret
« On ne décide de rien »
De l’abandon

Éric Baret

Sans études ni culture, Éric Baret ne possède aucune compétence particulière. Ayant été touché par la tradition non duelle à travers l'enseignement de Jean Klein, il propose de se mettre à l'écoute, sans but d'aucun profit. Rien à enseigner, pas d'enseignant.

Des rencontres pour la joie de ne rien être.

« On ne décide de rien »

Ce texte constitue le chapitre 15 du livre Le Seul Désir : dans la nudité des tantra, par Éric Baret, Éditions Trait d'Union, Montréal, février 2002, ISBN2-922572-84-6

Éric Baret : Ce qui est dit dans nos entretiens provient d’une évidence sans forme et peut sembler contraire à certains systèmes de pensée. Si des éléments ébranlent notre état émotionnel, nous blessent ou laissent une forme de conflit, il faut en discuter, chercher ensemble et voir comment se présente cet inconfort. Considéré humblement, sans a priori, tout conflit devient source de maturation. C’est l’antagonisme qui fait grandir.

Vous dites qu’il n’y a rien à faire avec ce qui est là — émotion, tension… — et que ça va se résorber. Cela signifie-t-il qu’il ne doit finalement pas y avoir de tension ? N’est-ce pas contradictoire ?


Lorsque vous sentez une tension, vous n’avez pas le choix. Quand vous vous mordez la langue, vous ne pouvez pas revenir en arrière, sentir la réaction dans toute la structure du visage, ou plus. Savoir s’il était justifié de se mordre la langue, si c’était une erreur, si vous méritiez de vous mordre, est un questionnement qui a son intérêt, mais il vaut pour les gens qui n’ont pas mal à la langue.

Avec la douleur, vous n’avez pas le temps de réfléchir au pourquoi. Vous restez avec la sensation de la langue… Que se passe-t-il ? La langue mordue n’est pas quelque chose de statique ; c’est une vibration, une masse électrique, des éclairs qui jaillissent dans tous les sens… Votre système physiologique est fait de telle manière que vous n’avez rien à faire pour ressentir cette réaction. Vous n’avez pas à vous concentrer sur la langue pour sentir ce qui s’y passe.

Vous remarquez également que, lorsque vous vous mordez la langue, le goût des aliments dans la bouche, la musique que vous écoutez, le film que vous regardez perdent pendant quelques instants de leur substance. Ils deviennent sensoriellement secondaires par rapport à votre sensation de la langue. Vous n’avez donc pas à choisir d’arrêter ceci ou d’arrêter cela. C’est la langue qui choisit, c’est la langue qui devient votre objet de contemplation, de ressenti.

La langue vibre, elle saigne, elle élance… Tout cela apparaît dans votre organisme. Il y a d’abord eu cet éclatement, cette sensation très forte. Par la nature même de votre organisme, de tout le système immunitaire, de la structure de la cellule, petit à petit le traumatisme va se réduire, le sang va s’arrêter de couler, la douleur va s’étaler dans le très grand espace du visage et, graduellement, se vider. Il n’y avait aucun choix, aucun dilemme, il n’y a eu aucune réflexion.

Quand on vous suggère d’écouter la situation, c’est de cela que l’on parle. Il n’y a de place ni pour un choix ni pour une volonté ; la langue elle-même, par sa propre qualité, va résoudre le problème. La situation qui paraît conflictuelle ne l’est que parce qu’on la voit coupée de son environnement. Vous laissez la situation, comme la langue, devenir sensible, et l’élément conflictuel va également disparaître. Il va rester ce qui est là : un événement qui peut amener un désordre physiologique dans votre organisme, mais qui sera ressenti sans conflit psychologique.

Dans un moment de disponibilité sensorielle, il n’y a pas de place pour un conflit psychologique. Mais généralement, quand on se mord la langue ou quand un conflit apparaît dans la vie, on recouvre la sensation de douleur de la langue, la sensation propre du conflit, par un imaginaire, c’est-à-dire par une réflexion sur le pourquoi et le comment. Ce que nous suggérons ici, c’est de se rendre compte de ce mécanisme qui existe en nous. Par la magie des choses, quand on se rend compte profondément de quelque chose, la chose cesse sans qu’on le veuille. Quand vous constatez que ce que vous preniez pour un serpent est une corde, vous n’avez aucun effort à faire pour ne plus croire que c’est un serpent. La vision de la corde dissout le serpent. Vous ne voyez pas la corde pour supprimer le serpent, mais, du fait que vous avez laissé la vision de ce qui était là s’imposer en vous, l’élément imaginaire a magiquement disparu.

Tout élément problématique disparaît de la même manière. Il n’y a aucune activité là-dedans ; ce n’est pas quelque chose que vous faites, c’est quelque chose que vous enregistrez. Vous enregistrez le fait que vous êtes disponible à un conflit et que ce conflit se résorbe.Vous enregistrez le fait que vous résistez à un conflit et qu’il demeure en tant que conflit. Vous n’avez aucun choix. Plus vous vous en rendez compte, plus vous constatez que vous laissez les conflits être de plus en plus libres en vous et que vous les percevez de moins en moins comme conflictuels. Il y aura toujours des événements qui vous sembleront plus ou moins harmonieux, mais cette apparente disharmonie ne vous fera pas quitter le ressenti de l’harmonie.

Au travail, je suis entouré de personnes qui, comme beaucoup de gens, pensent que le bonheur se trouve dans un compte en banque important, de belles voitures, ce genre de chose. Ce genre de conversation les intéresse naturellement. Je n’ai aucune compétence particulière ni en matière de voitures ni en matière de Bourse, mais en même temps j’ai envie de continuer de discuter avec eux. Comme je ne crois plus à tout ça, je n’arrive plus à communiquer.


Il faut en profiter pour apprendre ! [Rires.]

Jean Klein était intarissable sur les placements boursiers. Il s’est d’ailleurs ruiné plusieurs fois à cause de cela. Il a aussi ruiné quelques élèves et en a enrichi d’autres. Quand quelqu’un parle de voitures, il faut écouter. C’est fascinant, quelqu’un qui a la connaissance de ces étranges machines. Si on écoute vraiment, on trouve là de très belles choses, comme dans tout le reste. Ce n’est rien en soi, mais c’est extraordinaire aussi.

Si l’on écoute vraiment, sans préjugé, la magie de la Bourse, la magie des placements est une chose extraordinaire. On ne peut pas comprendre les événements économiques, politiques, militaires, si l’on ne comprend pas cela. Donc, si on le regarde avec une vision claire, rencontrer un homme d’affaires de haut niveau, parler avec lui de placements et d’économie est très intéressant. Cela dévoile des tas de choses sur les problèmes politiques et sociaux de notre temps. C’est une forme d’œuvre d’art.

Dans l’écoute, rien n’est inintéressant. Pas un métier, pas une activité, pas une passion n’est absurde ; c’est notre regard qui l’est parfois. Tout est fascinant. Quand nous croyons être avec des gens qui vivent de manière superficielle, c’est nous qui sommes superficiels. Quand on écoute leur fonctionnement, on trouve l’essentiel en cela aussi. À leur manière, ces gens ne font que parler de la tranquillité.

On s’aperçoit que ce que l’on écoute ne parle que de la tranquillité, même si cela s’exprime à travers des propos politiques ou économiques. Un autre dialogue peut alors s’engager.

Faire un, faire corps avec ce qui se présente. Rien n’est étranger. Les gens que je rencontre, c’est mon milieu ; j’écoute. Quand je ne connais pas, j’interroge, non pour savoir quelque chose, mais parce qu’il y a une forme de résonance. Il n’y a rien qui soit étranger. Sinon, je suis dans un projet. Si je pense qu’il vaut mieux méditer, faire du yoga, je suis coupé de la société. C’est normal que je me sente isolé ! Non… Quand je fais du yoga, je fais du yoga. Quand je suis dans une salle de casino, j’écoute, je regarde.

C’est extraordinaire, ce que l’on découvre sur l’être humain, sur la beauté dans n’importe quel endroit, quand on écoute. Que ce soit en prison, dans la salle d’attente d’une clinique, dans un restaurant de gare, il faut écouter, regarder. Regarder la joie, la souffrance, l’agitation, les préoccupations, l’anxiété, les besoins, comment les gens fonctionnent… Déjà, une résonance se fait.

Quand une chose m’est étrangère, quelle qu’elle soit, c’est que je vis dans ma prétention. Je regarde alors en moi-même et je remarque que je suis encore en train de prétendre qu’il y a des choses supérieures à d’autres. Cette prétention est une histoire. La beauté est partout. C’est à moi d’écouter et de la découvrir dans toutes les situations.

Certaines sympathies sont plus évidentes que d’autres, bien sûr ! Il y a des gens pour qui la porcelaine chinoise bleu et blanc est ennuyeuse. Il y a des gens pour qui la musique orientale est ennuyeuse. Mais, à un moment donné, la période qui vous passionne est celle qui est devant vous. Avec un policier, je suis passionné par la police. Avec un banquier, je suis passionné par la banque. Pour rien, pour la joie, parce que c’est passionnant de voir comment quelqu’un voit le monde, comment il fonctionne. Je me vois exactement comme lui : les mêmes peurs, les mêmes attentes, le même fonctionnement. Une forme de sympathie est présente. Quand je trouve quelque chose d’antipathique, je tourne la tête et je vois que c’est moi qui n’écoute pas.

Ce n’est pas au monde de m’écouter, c’est à moi d’écouter le monde. Quand j’écoute le monde, il y a une résonance. Mais si je demande au monde de m’écouter, de voir les choses comme moi, si je demande au banquier de mâcher du riz entier, il y a séparation. Le banquier suit sa route, exactement comme tout le monde, l’homme d’affaires aussi, le prêtre aussi ; il n’y a aucune différence. Il faut profiter du milieu où l’on est ; pas pour apprendre quelque chose, pas pour devenir banquier ou quoi que ce soit d’autre, mais pour la simple joie d’apprendre.

C’est un peu comme quand on joue avec un enfant. On n’apprend pas les règles du jeu dans le but de gagner ou de perdre, mais pour jouer. De la même manière, quand on se trouve mêlé à tel ou tel milieu social, on écoute, on apprend les règles par résonance, par affection pour l’environnement. Il n’y a plus de sentiment de séparation. Bien sûr, je fonctionne d’une certaine manière. Je ne vais peut-être pas dans les mêmes restaurants que certains hommes d’affaires, j’ai peut-être une voiture différente, mais ça, c’est la vie qui le décide pour moi. Ce n’est pas mieux, ce n’est pas moins bien. Les grosses voitures ne sont pas moins que les petites voitures. C’est la même chose.

J’écoute ce qui m’entoure. Si demain je me trouve dans un milieu de produits diététiques, j’apprendrai également là ! Mais ce n’est pas mieux. Il n’y a pas de différence. Écouter, découvrir, aimer. C’est ce qui est là quand je ne prétends pas que cela devrait être autre chose, quand je ne prétends pas savoir ce qui est juste. Ce qui est intéressant, c’est ce qui est sous mes yeux. À moi de m’en rendre compte.

Je dois bien prendre des initiatives dans la vie… !


C’est merveilleux que vous le sentiez comme ça. Mais ces initiatives que vous prenez sont une réponse biologique à la situation. Si quelqu’un vous donne une gifle, vous prenez l’initiative d’avoir la joue rouge. Si quelqu’un vous dit que vous êtes un grand homme, vous prenez l’initiative de la joie. Si quelqu’un vous dit que vous êtes un homme misérable, vous prenez l’initiative de la dépression… C’est spontané.

Il n’y a pas d’initiative volontaire. Ce que vous aimez dépend de ce que vous avez mangé les premiers jours ou les premiers mois de votre vie. Le fait que vous préférez le salé ou le sucré, les choses solides ou liquides, vient de situations très anciennes, très profondément enfouies. Vous ne pouvez pas décider d’aimer la nourriture indonésienne ou de détester la nourriture japonaise. Vous
pensez décider, mais c’est biologiquement inscrit en vous.

Vous ne pouvez pas décider d’aimer l’architecture moghole et de ne pas aimer l’architecture rajput, ou le contraire. L’une vous émeut plus que l’autre. Où est le choix ? Vous ne pouvez pas décider de trouver telle femme plus attirante qu’une autre. Vous ne décidez pas si vous préférez telle odeur, tel rythme, tel grain de peau, tel son de voix. Vous ne décidez pas si vous préférez les films violents ou ceux qui montrent la beauté.

Qu’est-ce que vous décidez vraiment ?

Vous ne décidez pas de vos maladies. Vous ne décidez pas comment vous vous sentez quand votre femme fait des compliments sur la beauté du voisin. Quand vous avez une augmentation de salaire, quand vous perdez de l’argent, vous ne décidez pas comment cela vous touche. Quand vos enfants sont malades ou en bonne santé, vous ne décidez pas de vos émotions. Profondément, qu’est-ce que vous décidez ?

Mais il y a quand même des choix par rapport à ce que l’on fait. Vous suggérez bien d’écouter…


Selon tout ce que vous êtes, l’écoute se fait ou non. Quand on fait une suggestion, il ne s’agit pas tellement de suivre la suggestion, mais de vibrer avec elle.

Sur un certain plan, on peut dire qu’avant que l’hiver arrive on le sent venir. Quand on dit « voyez que vous n’écoutez pas » ou « écoutez », ça veut dire que ce mécanisme est déjà en train de s’actualiser. On ne le fait pas s’actualiser, mais le fait même de poser une question signifie que la réponse est en train d’être vécue, ou, plus précisément, la question
signifie la réponse en train d’être vécue. Quand on répond, on n’ajoute rien, on ne fait que participer au questionnement en cours. Sans cette compréhension, la question ne serait pas possible. Donc, la réponse ne donne rien. Elle coule exactement comme la question ; elle vient du même endroit : d’un pressentiment. C’est pour cela que ce n’est pas la peine d’écouter les réponses.

Les choses se passent comme elles doivent se passer. La réponse verbalise l’inévitable ; ce n’est pas quelque chose à faire, c’est quelque chose qui est en train de se faire.

N’est-ce pas de la passivité ?


Poser une question est ce qu’il y a de plus éminemment actif. Cela veut dire que l’on se situe dans l’humilité. L’humilité est ce qu’il y a de plus actif. La personne qui pose une question admet un « je ne sais pas », donc elle est disponible. Elle n’affirme plus, elle n’a pas la prétention de savoir. Quand on sait, on ne pose pas de question. Quand on pose une question, c’est que l’on écoute ; on écoute la question jaillir ; dans cette écoute, la réponse jaillit. La question et la réponse ont exactement la même origine, ces deux formulations véhiculent la même chose : l’écoute dans laquelle toutes deux jaillissent. Poser une question est ce qu’il y a de plus profond, à condition de ne pas chercher une réponse, sinon on se situe encore dans le projet.

Je pose une question, librement, parce que c’est ma résonance. Je sens un conflit dans ma vie et j’exprime ce conflit sans l’orgueil de vouloir le résoudre. Je constate qu’il y a un conflit, clairement. Cela suffit, tout est là. La solution est dans cette soumission à la réalité, à ce qui est là maintenant.

De ce « je ne sais pas », toute action, toute initiative va jaillir. C’est une initiative, une action qui vient de l’écoute de ce qui est là ; ce n’est pas une action qui veut « changer ». Je sens une restriction dans ma vie et je l’exprime, j’écoute en moi cette restriction. C’est l’écoute de la solution. La réponse est une vibration au même niveau que la question, vibration qui se réfère à ce qui est au-delà de l’une comme de l’autre. Il n’y a pas de réponse à suivre, pas plus qu’à écouter. Il y une résonance, qui est l’humilité dans laquelle la question est posée. Là est la réponse. La réponse est avant la question. C’est parce que l’on pressent la réponse que l’on peut poser la question. Parce qu’il y a cette humilité, qui constitue la suprême activité… Mais il faut une certaine maturité pour comprendre cela.

Est-ce que vous pouvez, Éric, essayer d’éclaircir un peu ce que vous avez dit cet après-midi, à savoir que l’on ne décide rien et, en même temps, qu’il y a une liberté suprême, que la liberté est totale ?


Il faudrait être un poète pour en parler avec justesse. Ce n’est malheureusement pas une de mes qualifications. Tout ce qui perçu est conditionné. La joie, elle, est non conditionnée. Autrement dit, les moments de joie profonde ne sont pas liés à ce qui est perçu. Mais cela ne fait pas partie d’un cadre de réflexion. La pensée a sa valeur pour des choses plus concrètes, mais il ne faudrait pas polluer la manière d’aborder la vie par la formulation, par la pensée. On ne prétend ici à aucune compréhension de ces choses. Je n’ai aucune compétence lorsque je les exprime. Il y a une résonance en moi ; cette résonance ne connaît rien, ne sait rien ; même ma pensée, ma formulation, n’a pas de qualification pour raffiner cette expression. C’est une résonance, une conviction. C’est informulable.

Est-ce le même « je ne sais pas » que celui de Socrate ?


Quand un petit enfant regarde un sapin de Noël pour la première fois, il est ce « je ne sais pas ». Avant de prétendre savoir, nous avons tous la même disponibilité, Il n’y a rien de personnel là-dedans, cela ne fait pas partie de l’arsenal qu’une personnalité peut avoir ou non.

Il n’y a donc pas de projet possible ?


Le poète véritable est sans projet. Son projet est de célébrer du mieux qu’il peut ce qu’il a pressenti, ce qui le dépasse. Il trouve en lui une facilité à se présenter comme celui qui célèbre, celui qui reçoit la louange, comme la louange elle-même. L’art est cette ouverture aux différentes possibilités. Le poète peut jouer le rôle du serviteur et le rôle de celui qui est servi. Il peut aussi n’être que louange, il peut jouer celui qui est séparé de celui qui cherche, celui qui cherche, celui qui trouve… Cela fait partie de la poésie, cela fait partie de l’art. Cela exprime des émotions profondes. Mais elles ne sont pas progressives.

Le drame, dans les recueils de poésies — je pense un peu à Lalehsvari, mais on trouve cela également chez Rûmî —, c’est que souvent les traducteurs doivent classifier les poèmes. Il existe ainsi une traduction (anglaise) du livre de Laleshvari,
La Progression du soi, qui met au début les versets où elle cherche Dieu et à la fin les versets où elle l’a trouvé. C’est la dégénérescence de la pensée moderne ! Ce devrait être le contraire : d’abord les versets où elle a trouvé, ensuite ceux où elle cherche. Plus que ça, d’ailleurs : un passage incessant de l’un à l’autre.

Quelqu’un qui est libre de tout projet peut profondément vibrer de la présence de l’essentiel, mais aussi de l’absence de l’essentiel. Présence et absence sont deux phases de l’essentiel. L’une n’est pas plus que l’autre. Que ce soit dans l’absence ou dans la présence, le poète a la capacité d’exprimer cet essentiel avec une telle beauté, avec un tel rythme, avec une telle liberté (ne se contredit-il pas d’un poème ou d’un verset l’autre ?), qu’il laisse le lecteur dans une grande liberté. C’est pour cela que la poésie, la musique et l’architecture sont toujours plus près du pressentiment de l’essentiel que ne l’est la pensée.

Les textes suprêmes des grands maîtres de l’Inde sont des textes de célébration. Les grands textes de Shankarâ ne sont pas ses analyses métaphysiques sur l’Atman et le Brahman, ce sont ses hymnes de louange ; c’est là qu’il y a une puissance extraordinaire ! Même chose pour Abhinavagupta. Les œuvres de jeunesse des grands maîtres sont souvent des œuvres métaphysiques, de réflexion, et leurs œuvres tardives des textes de célébration. Finalement, ils quittent toute conceptualisation pour être pure adoration.

Quand j’ai rencontré le grand Gopinath Kaviraj, il demeurait à l’ashram de Mâ Ananda Moyî. Avant de partir pour l’Inde, j’avais demandé à Jean Klein si Gopinath était un homme « libre » — pour employer une expression poétique — et il m’avait répondu : « Il l’était il y a vingt ans, donc il doit l’être encore… » Cet homme a fini sa vie en écrivant des textes d’adoration de la déesse sous la forme de Mâ Ananda Moyî.

Dans les derniers moments de sa vie, Jean appelait souvent la déesse et voyait les femmes autour de lui comme telles.

Chez quelqu’un dénué de projet, ces moments de profonde dévotion sont toujours là.

La pure admiration coiffe la métaphysique. Évidemment, il ne faut pas dire cela à des métaphysiciens… Dans un moment de clarté, on est obligé de renoncer à tout savoir. Tout savoir s’avère être une forme d’agitation. Il n’y a rien que l’on puisse savoir. C’est là le seul savoir accessible. La disponibilité découle de cette évidence.

Pour la personnalité, vivre dans un non-savoir est une terreur absolue, mais du point de vue de la créativité c’est la liberté absolue. Quand vous vous rendez compte que vous n’avez rien à devenir, vous pouvez tout devenir ; plus aucune barrière, plus aucun empêchement. Mais tant que l’on veut devenir quelque chose, on vit dans une prison.

Tout est à notre disposition, toute l’extraordinaire fantaisie du monde. On la refuse parce que l’on veut être Napoléon. On veut savoir. On veut posséder. Tant que l’on possède quelque chose, on ne possède rien. Quand on se rend compte que l’on ne possède rien, alors on peut dire — et ce n’est pas un concept — que l’on possède tout. Tout ce que l’on voit est à nous.

Quand vous avez un objet d’art et que vous pensez que vous avez l’objet d’art, vous n’avez rien ! Quand vous savez que, profondément, vous n’avez rien, tous les objets d’art que vous rencontrez sont les vôtres. Vous allez une fois au Metropolitan Museum et vous regardez un merveilleux bronze népalais. Il est à vous à jamais et il ne sera jamais aux gens du musée. Il vit avec vous, il est avec vous. Celui-là est vraiment à vous. Mais ce n’est pas un souvenir, c’est une résonance. Si la vie fait que vous le mettez sur votre cheminée, vous devez lui assurer un confort maximum. Mais vous n’en êtes que le gestionnaire, pas le propriétaire.

Si l’on se prend pour un facteur, on n’est qu’un facteur. Mais si vous vous rendez compte que vous n’avez pas de coloration proprement dite, alors lorsque vous rencontrez un banquier, sur un certain plan vous êtes aussi un banquier, et lorsque vous rencontrez un policier et que vous écoutez, vous êtes également un policier. Tout ce que l’on rencontre, on le partage. à certains moments, on exerce certains métiers plus précis que d’autres, mais tout ce que l’on rencontre, on l’est profondément.

La personnalité, l’ego sont trop mièvres ; ils se contentent de trop peu. Il ne suffit pas d’avoir quelques pièces, il faut tout avoir. Tant que l’on n’a pas tout, on sent que l’on n’a rien. Tant que l’on a un projet, une identité, quoi que ce soit que l’on peut appeler « mien », on se sent pauvre. Quand je n’ai pas la prétention d’être autre chose que ce qui se présente dans l’instant, toute la perception est mienne.

Il n’est pas dit que physiquement, psychologiquement, certaines situations ne sont pas plus faciles que d’autres. Mais, même dans les situations qui nous sont moins familières, on peut trouver une profonde sympathie, une profonde résonance.

C’est l’essence de la démarche tantrique. Tout ce qui se présente est à moi ; pas dans un sens personnel ou psychologique, mais profondément. Tout ce qui se présente est ma résonance. Il n’y a rien qui me soit étranger. C’est cela, le tantrisme.


De l’abandon

Livre de Éric Baret, Éd. Les Deux Océans, 221 pages, 2004.
Extrait chapitre 11 (début) Dans le silence de l’intimité

Nourri de la tradition non-dualiste du shivaïsme du Cachemire, Éric Baret renvoie inlassablement ses auditeurs à l'observation calme et patiente du ressenti de leurs émotions, à l'ÉCOUTE. La vision déroutante mais libératrice qui en découle, que l'origine de nos peurs et de nos souffrances est imaginaire, nous mène à l'abandon de nos prétentions à toujours savoir et vouloir. Les entretiens consignés dans ce livre sont une invitation à nous abandonner humblement à la vie, à ne faire qu'un avec la vie, à célébrer la vie.



Nos réunions ne se situent pas dans un contexte de spiritualité, d’enseignement, de compréhension, car tous ces éléments participent des voies progressives.
Les événements de la vie sont la voie, laquelle apparaît et disparaît dans le même instant. Il n’y a aucune place pour un accomplissement, pour une appropriation.
Dans la mesure où elle n’attend aucune réponse informative, toute question est bienvenue.


– Est-il possible de discerner les moments propices pour changer une situation, quand on pense pouvoir l’améliorer, ou faut-il laisser faire, laisser venir sans agir. Peut-on travailler là-dessus pour sentir ça ?

Vous pouvez vous rendre compte qu’agir ou vous rendre disponible à la situation n’est pas de votre ressort. Parfois vous aurez la capacité d’écouter une situation : vous vous trouverez alors libre d’agir ou non, la situation sera l’action. D’autres fois vous ne pourrez que constater votre manque d’écoute, le commentaire idéologique que vous surimposez à la situation : vous prétendez savoir ce qui est mieux, cette prétention est une action.
Vous ne pouvez pas décider de réagir ou d’écouter. La vie ne vous accorde pas semblable liberté. Constatez les moments d’écoute comme les moments de réaction.
Il n’y a pas une autonomie personnelle qui nous ferait agir ou ne pas agir : ça, c’est un conte de fées.

– Je suis interpellé par un mot que vous avez prononcé plus tôt : « non-accomplissement. » Pourrait-on dire que l’on peut passer sa vie à réussir à échouer et que cela serait aussi une voie d’accomplissement… parce que ce non-accomplissement laisse un goût amer et amène à se poser beaucoup de questions sur le sens de sa vie ?

Vous pouvez passer votre vie à vous imaginer réussir ou rater. Mais vous ne pouvez rien rater ni réussir : c’est une idéologie.
Un jour vous serez las d’imaginer. à cet instant, vos réussites et vos échecs imaginaires, vos fantasmes de réussites et d’échecs futurs s’élimineront aussi. Voilà l’accomplissement, il n’y en a pas d’autre. C’est cela qu’il faut laisser s’installer en nous.
Pas de place pour un regret, un espoir ou une amertume : tout cela est une forme d’agitation. Restez tranquille, clair. La vie se déroule en vous, vous n’êtes pas dans la vie.


– S’il n’y a pas d’accomplissement, il n’y a pas d’évolution non plus ?

Il n’y a pas d’évolution psychologique. Le vieillard n’est pas plus que l’enfant : c’est une autre expression de la vie. Il n’est pas moins non plus lorsqu’il perd sa force, son intelligence, sa mémoire et sa santé.


– Quand le vieillard perd pied, qu’il perd la mémoire, il est moins conscient, non ?

Conscience relative, car il n’était pas conscient. Il s’est imaginé réussir et rater des choses — ce qui est de l’inconscience. Il s’est imaginé avoir un nom, décider de ses actes… Il s’est imaginé toute sa vie. Ce n’est pas parce qu’il oublie cet imaginaire qu’il y a un moins. Il retrouve quelque chose d’essentiel, sans mémoire, sans appropriation.
Il est bon d’observer combien la vue d’un vieillard qui devient sénile nous percute. Pourquoi est-ce si difficile ? Qu’est-ce qui m’effraie ? Je suis remis en question. Je m’aperçois que je vais être comme ça et que je ne vais plus pouvoir prétendre — prétendre ma réussite, mes échecs. Je vais être obligé d’abdiquer ma chère vie, ma chère identification à moi-même. C’est cela qui m’est pénible.
Laissons le vieillard tranquille de nos projections, de nos peurs. Le vieillard va très bien : c’est nous qui avons peur. Un saumon en fin de vie n’est pas moins que dans sa splendeur. La dégénérescence, sur un certain plan, fait partie de notre processus biologique. Il y a autant de beauté dans quelqu’un qui meurt que dans quelqu’un qui naît.


– S’il n’y a pas d’accomplissement, à quoi me sert ma conscience ?

La conscience ne vous sert à rien. Ce n’est pas un objet destiné à vous stimuler psychologiquement. Ce n’est pas une voiture rouge, un mari ou un chien. Elle n’est pas là pour servir : elle est votre émotion fondamentale, elle vous pousse à vous chercher constamment à travers les situations.
« Conscience » : ce mot est mal compris. En Orient on parle de « conscience sans objet ». Il n’y a pas à « être conscient ».

La conscience des gens qui veulent mourir « consciemment » n’a aucune importance. Ce qui se réalise à l’instant de la mort est d’un tout autre ordre. Mourir consciemment dépend de la capacité fonctionnelle de votre cerveau. Si vous recevez un coup de matraque sur le crâne, vous ne mourrez pas consciemment et il ne vous manquera rien.
La conscience de quelque chose est une conscience fonctionnelle. C’est comme une jambe pour marcher. Cette conscience-là n’a aucune substance, c’est une fonction. La Conscience, c’est autre chose.


– Si j’arrive à être en accord avec la conscience, puis-je atteindre l’essence ?

Essayez un instant d’être en désaccord avec votre conscience…
Que pourriez-vous être d’autre que votre conscience ? Vous n’êtes pas un zèbre rouge situé à l’extérieur de la conscience, pour vous mettre en accord avec elle. Cette conscience, c’est vous-même quand vous arrêtez de chercher quoi que ce soit, quand vous cessez de prétendre avoir le pouvoir d’être en accord ou en désaccord.
Dans votre silence, entre deux pensées, deux perceptions, dans le sommeil profond et dans tous les temps — parce que le temps apparaît dans la conscience -, votre vie est en accord parfait avec la conscience.

Supprimez tout commentaire idéologique sur votre vie. Votre savoir sur la vie vous empêche de voir combien elle est parfaite. Il n’y a rien à y changer. Votre vie change, c’est la vie. Vous n’avez pas à vous mettre en accord avec quoi que ce soit. Sinon vous allez toujours vous sentir en désaccord.

Vouloir être en accord est une peur. Peur de quoi ? La cause de la peur est imaginaire. à un moment donné on cesse de trembler. Ce qui se présente est l’accord. Quand je ne le qualifie plus de positif ou de négatif, de réussite ou d’échec, ce qui se présente n’est autre que moi-même, que ma résonance : là, il y a accord véritable. Ce n’est pas un accord d’un sujet vers un objet, c’est un accord d’unité, sans séparation. Un accord avec votre corps lorsqu’il souffre ou fonctionne, avec la vie dans ce qu’elle vous offre. Sans demande d’accomplir, de recevoir quoi que ce soit.
C’est extraordinaire d’écouter. Cela transcende ce que l’on écoute. L’accord profond de la vie consiste à écouter.

Être un instant sans demande, sans attente, est la chose la plus simple qui soit. Cela vous lie avec tous les êtres, tous les mondes. Là, il y a symbiose.
Si vous essayez de vous mettre en accord avec quoi que ce soit, vous vous mettez en accord avec une idéologie : si vous êtes musulmane vous vous mettez en accord avec la charia ou votre tarika, si vous êtes bouddhiste vous vous mettez en accord avec le Sangha ou le dharma ; avec vos concepts si vous êtes athée, etc. Cet accord-là a peu de valeur.
Il faut se mettre en accord avec ce qui se présente dans l’instant. Mais cela, vous ne pouvez pas le faire. C’est une grâce qui vous appelle et que vous refusez à chaque instant parce que vous voulez être en accord avec l’instant d’après… Voir le mécanisme.
L’émotion qui surgit en moi, c’est avec elle que je dois être en accord. Il n’y a rien d’autre.


– Que nous soyons nous-même sans attente oui, mais les sollicitations venant de l’extérieur ?

Il faut les aimer. C’est normal que votre chien attende son repas, que votre amant, votre mari, votre enfant, votre père, votre patron, votre employé attendent quelque chose. Mais vous allez vous rendre compte que vous n’êtes pas là pour répondre aux attentes des autres. Vous êtes là, éventuellement, pour stimuler la non-attente dans votre entourage. Parfois votre environnement sera satisfait, parfois il sera déçu : il faut respecter ça, il a besoin des deux. Votre enfant a besoin que vous le combliez et que vous le déceviez ; sa maturité dépend des deux, du oui et du non. Votre ami a besoin de la même chose, votre dromadaire aussi.

Aucune culpabilité à avoir. Vous n’êtes pas là pour répondre aux attentes de votre voisin. Il y a toujours un voisin qui vous trouvera trop grande, un autre qui vous trouvera trop petite. Respectez chacun. Pour certains vous paraîtrez sympathique, pour d’autres antipathique : tous ont raison ; selon leur état affectif, ils vous voient d’une manière ou d’une autre.
À un moment donné, vous ne vous nourrissez plus de la projection de votre voisin. Vous le respectez dans sa haine comme dans son amour. C’est une projection, il ne parle qu’à lui-même. Vous n’êtes pas concerné. Vous comprenez intimement pourquoi, quand il vous voit, il éprouve une telle haine et a envie de vous étrangler ou un tel amour et a envie de vous sauter dessus. Il ne peut pas faire autrement. C’est comme les chiens qui veulent vous mordre ou vous lécher. Vous n’êtes pas là pour enseigner au chien qui veut vous mordre qu’il n’a pas à le faire, ni à expliquer à celui qui vous lèche qu’il projette une sécurité sur vous et qu’il ferait mieux de la trouver en lui-même. Vous respectez le chien qui voit cette sécurité en vous et vous lèche comme celui qui veut vous égorger. Vous agissez en fonction de la situation. Par respect.

Si vous n’avez pas de problème envers vous-même, vous n’en aurez aucun envers la société. La société est claire, parfaite… sauf lorsque l’on vit dans l’attente, dans l’intention. Là, il y a conflit.
Tant que l’on veut que l’environnement soit différent, l’insatisfaction demeure. Que mon mari devienne exactement ce que je désire de lui, le lendemain autre chose manquera quand même… Ce que je demande à mon mari, à mon chameau c’est moi-même. Cela, aucun chameau ne peut me le donner. Dans l’instant où je n’attends plus rien de quoi que ce soit, y compris de moi-même, je réalise qu’écouter est ma sécurité, ma jouissance, ma satisfaction. Je n’ai plus besoin que l’on m’écoute, que l’on m’aime ou me déteste ; je comprends, je respecte la façon dont le monde me voit — il a ses raisons.

L’environnement ne crée aucun heurt psychologique. S’il suscite en moi la moindre difficulté, c’est que je porte une forme de jugement : je reviens vers moi-même. Au lieu de vivre la réalité, je pense que l’environnement devrait être différent. L’environnement est ce qu’il est. N’être pas d’accord avec la réalité c’est avoir un problème : non avec elle, avec soi.
Regarder clairement en soi. S’apercevoir que son mari, son patron, son chien ne peuvent faire autrement que de sentir ce qu’ils ressentent, d’agir comme ils agissent. Dans ce respect, cet amour de la réalité, je réintègre la disponibilité.


– Croyez-vous que des parents puissent accepter la réalité lorsqu’ils ont un fils qui fume trop de haschisch et qui s’abîme la santé d’une façon ou d’une autre ? Ces parents sont-ils violents lorsqu’ils tentent une action pour essayer de changer la situation ?

Selon votre passé, vos parents, l’époque où vous êtes né, les milieux que vous avez fréquentés, vous avez développé la conviction sans faille que le haschisch est dramatique ou anodin. Ce préjugé, vous ne pouvez vous empêcher de le mettre en acte. Vous n’avez aucun choix là-dedans, il faut l’accepter.
Ici, on ne suggère pas d’abonder dans un sens ou dans l’autre, mais de voir que votre projection sur le haschisch ou sur quoi que ce soit d’autre dépend de votre niveau culturel, intellectuel ou autre. Vous avez lu les journaux, expérimenté, rencontré, étudié ; vous avez adopté certains points de vue ; en fonction de cela vous agissez.

Accepter veut dire écouter. écouter veut dire ne rien savoir. Si vous réalisez cette écoute dont on parle ici, vous vous libérez dans l’instant de tout ce que vous savez sur le haschisch et sur votre fils. Dans cette absence de jugement, que reste-t-il ? La non-séparation. Cette émotion, vous la partagez avec l’enfant. Là, vous allez trouver l’expression appropriée. Ce que vous allez dire à votre fils ne compte pas : l’important c’est la manière, le moment où vous le lui direz. Si vous lui parlez à un moment inapproprié, vous provoquerez l’inverse de l’effet escompté. Le moment de la prise d’un médicament importe autant que le médicament. Selon l’heure, le même dosage aura un effet 30, 50 ou 80 % moindre, il pourra même être contre-indiqué : notre Occident arriéré commence à découvrir ça... Il en va de même pour ce que vous dites à quelqu’un.

Dans votre écoute, vous sentez le jour, l’instant, la manière de parler à votre fils. Vous ne chercherez pas à le convaincre de faire ce que vous pensez, mais à toucher en lui un espace de résonance dans lequel il pourra écouter ce que vous dites, et dans lequel ce qu’il écoute va le toucher, effectivement. Ensuite, selon sa maturité, selon qu’il est intelligent ou stupide, selon toute sa vie, il pourra résonner de ce que vous lui avez transmis. Parce que vous avez transmis une écoute, une invitation à regarder la situation.
Mais si vous voulez transmettre des informations, vous resterez dans un domaine très limité. Vous lui direz que vous avez lu cinq livres prouvant que le haschisch est mauvais : s’il n’est pas idiot, il vous en amenera dix démontrant qu’il n’est pas toxique. Aucun approfondissement n’est possible de cette manière…

Avec un enfant, la seule chose à faire est de l’amener à écouter la situation. Comment se sent-il quand il prend du haschisch ? Psychologiquement ? Physiquement ? Comment ressent-il son environnement ?… Clairement, l’amener à voir ce que cela implique. Moins vous lui transmettrez de connaissances, plus il va pouvoir écouter, approfondir et discerner ses propres conclusions. Si vous lui dites : « je t’interdis d’en prendre », il le prendra ailleurs. Il faut lui permettre de comprendre, d’écouter, de regarder comment il se sent dans telle ou telle circonstance. Cela exige de vous l’humilité de ne rien savoir.
Écoutez-le, écoutez sa détresse, sa joie.

Arrêter telle ou telle chose soit-disant nocive ne sert à rien. L’enfant arrêtera le haschisch et boira de l’alcool ; il supprimera l’alcool mais fréquentera des prostituées ; etc. Le problème n’est pas là. Le problème est d’amener la personne, selon sa capacité, à regarder clairement. Ainsi est évité le conflit des générations qui apparaît lorsque les parents, prétendent savoir. L’enfant peut alors répliquer : « votre vie est-elle si réussie, êtes-vous si totalement heureux, pour prétendre m’enseigner ? » Vous allez vite vous trouver à court d’arguments.

Donc, plutôt que de transmettre des informations de seconde main, mieux vaut explorer le sujet avec lui. Lui faire part humblement de vos peurs demande une grande écoute, une grande humilité. Mais ce sont vos peurs, pas forcément les siennes : l’enfant peut entendre vos peurs. Mais si vous lui dites « tu dois avoir peur » il rigole, car quand il se roule un joint il n’a pas peur. Si vous lui dites « j’ai peur lorsque je te vois fumer », c’est déjà plus sincère : il peut l’entendre. Mais si vous lui dites « si tu fais cela, il va t’arriver des problèmes » : il l’a déjà fait et il le lui est rien arrivé ; ce discours n’a aucune portée.
Donc, vous parlez de vos peurs, pas des siennes. Vous parlez de ce qui vous est difficile, pas de ce qui lui est difficile — cela, vous ne le connaissez pas. Dans votre honnêteté, il va trouver la sienne, et il vous confiera peut-être certaines choses qui l’amènent à fumer ou à avoir ces comportements qui vous inquiètent.
Tout cela vient de l’écoute, du non-savoir.

Les religions transmettent toutes un savoir… On constate le résultat ! Toute guerre vient de la prétention de savoir ce qui est juste. Dans un espace d’humilité, pas de conflit possible. Cela est vrai sur le plan géopolitique comme sur le plan individuel.